CECI N'EST PAS DU POIVRE

Mes langues, ma grand-mère et ses poivres

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haricots verts

Auteur: Mahir Güven

C’est là qu’intervenait le poivre.

Quand j’étais môme, je me rappelle des après-midi où installé dans la cuisine, j’observais ma grand-mère se battre avec casserole, couteau et légumes pour mijoter le plat qui réunirait la famille autour de la table. Avec des gestes élégants et assurés, elle hachait, découpait, épluchait, doucement mais fermement, puis elle faisait revenir dans du beurre ou de l’huile de tournesol, souvent des oignons au début, puis le reste, légumes et viandes. Elle reposait le couvercle et laissait mijoter. Puis elle s’asseyait pour me commenter ce qu’elle venait de préparer, en l’assaisonnant d’une foule d’anecdotes. Son don inné du récit me transportait en quelques phrases, loin dans son pays natal, en Turquie. A la fin de l’histoire, je savais que le repas était prêt, et qu’il ne restait qu’à servir. C’est là qu’intervenait le poivre.

« Pas de bonheur sans poivre ».

Elle professait « pas de bonheur sans poivre ». Sa main se dirigeait alors vers l’étagère où elle rangeait ses flacons de poivre. Mes préférés s’appelaient le isot et le pul. J’ai découvert des années plus tard qu’ils étaient des mélanges, des moutures de poivres d’espèces différentes, préparées par des marchands d’épices. On ne pouvait les acheter qu’en Turquie. Les recettes se transmettaient de génération en génération de marchands, et chacune avait une utilisation précise. Une pour la viande d’agneau à griller et une autre pour le poulet, une pour la salade, et une autre pour le riz ou le boulgour. Ma grand-mère métamorphosait ses plats en distillant « juste ce qu’il faut » de poivre. Impossible de connaître la quantité à doser, elle répondait juste « les cuisiniers savent, et tu apprendras avec le temps ». Quand le poivre manquait, la table devenait triste. Mes papilles avaient pris rendez-vous avec le biber, comme on l’appelle en turc.

Pimenter la vie.

Plus tard, j’ai compris qu’il était un cousin du mot pepper en anglais. En poivrant ma langue, j’ai fini par poivrer mon cerveau. Avec le poivre, j’ai découvert les familiarités entre les langues. En grec ancien, on dit peperi, en latin piper, en italien pepe, en allemand pfeffer, en espagnol pimienta. Et finalement, peu importe le mot ou la langue, l’usage reste le même : pimenter la vie.

légumes et poivre

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